Commentary Paper n°9 – Qui contrôlera le Rimland?

Qui contrôlera le Rimland?

Tanguy Struye de Swielande

COMMENTARY PAPER N°9, OCTOBER 1ST, 2013

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Cette brève a comme objectif de fournir quelques clés pour mieux comprendre certains enjeux géopolitiques liés au contrôle du fameux Rimland[1]. J. Fairgrieve parlera déjà en 1915 de « crush zone », comprenant « la Finlande, la Suède, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse, la Pologne, les Balkans, l’Iran, l’Afghanistan, le Siam et la Corée ». S. Cohen définira cette région quelques décennies plus tard de «shatterbelt»: « a large, strategically located region that is occupied by a number of conflicting states and is caught between the conflicting interests of adjoining Great Powers»[2]. Si chacun définit cette région de façon plus ou moins analogue, tout en y apportant des nuances, le raisonnement de base est le même. Il faut à tout prix éviter l’union du Rimland et du Heartland, car pour Spykman : « Celui qui domine le Rimland domine l’Eurasie ; celui qui domine l’Eurasie tient le destin du monde entre ses mains »[3].  Le contrôle du Rimland et des mers par une puissance maritime n’est cependant pas synonyme de contrôle du Heartland, mais signifie l’impossibilité d’une domination du monde par le Heartland[4].  En d’autres termes, les pays situés dans le Rimland ont toujours été ces dernières décennies déchirées entre l’adhésion à la sphère d’influence de la puissance terrestre (Russie) ou maritime (Etats-Unis). Et si  ces dernières années, la situation s’est fortement complexifiée en raison de l’évolution de l’ordre international, c’est toujours selon nous dans le Rimland que se joue le vrai rapport de forces entre les puissances.

L’éternelle rivalité Etats-Unis-Russie

Le Rimland forme toujours, dans la pensée collective des Etats-Unis et de la Russie, une zone tampon entre la puissance maritime et la puissance terrestre. La volonté américaine de freiner les avancées russes et le désir de la Russie d’accéder aux mers chaudes via l’Europe et le Moyen-Orient demeurent une réalité[5]. Même les tracés des gazoducs et oléoducs soutenus par Moscou ou Washington suivent ce même raisonnement. Pour Moscou, il s’agit de promouvoir des projets de gazoducs verticaux. Inversement, Washington défend des projets horizontaux.

En effet,  après la Guerre froide les Etats-Unis renforcent leur présence sur le Rimland espérant le contrôler via l’élargissement de l’OTAN et une plus grande présence dans le Caucase et en Asie centrale, sans oublier le Moyen-Orient où Washington essaie de contrer l’influence russe en Syrie et en Iran. Il s’agit pour Washington de poursuivre son ancienne doctrine de l’endiguement : priver la Russie (et la Chine) d’accès aux mers chaudes et donc aux différents détroits. La Russie, pour sa part intensifie ses efforts pour contrer cette politique américaine et affermir ses positions dans les régions du Caucase et d’Asie centrale par le renforcement des relations au sein de la Communauté des Etats Indépendants, la création de l’Organisation du Traité de Sécurité ou le recours à l’arme énergétique.

La Chine : à la poursuite de l’empire mongol ?

La concurrence traditionnelle entre les Etats-Unis et la Russie sur le Rimland doit désormais tenir compte d’un nouveau paramètre : la Chine, ayant de surcroît une culture stratégique différente de celle de la Russie et des Etats-Unis. La Chine s’affirme de plus en plus dans la région à travers une lecture asiatique de la géopolitique qui se traduit dans la pratique par une application du jeu de Go. Alors que la culture occidentale privilégie des jeux comme les échecs, qui postulent un affrontement direct visant la défaite de l’adversaire, la culture asiatique, en particulier chinoise, favorise une approche plus indirecte. Dans le jeu de Go, les actions apparaissent du prime abord non associées, alors que la logique de l’action se révèle ultérieurement, au fur et à mesure des jonctions entre les actions. Le succès ne s’obtient pas en un coup ou grâce à un déplacement ; il résulte d’une multitude d’actions aux objectifs variés, mais au service d’une grande stratégie. Autrement dit, la victoire ne se traduit pas par une domination incontestée mais plutôt par un partage avantageux du territoire (acquisition de zones d’influence). L’accent est mis sur les stratégies relationnelles plutôt que sur les stratégies d’affrontement.

Avec une grande subtilité, Pékin laisse Moscou et Washington s’opposer sur l’échiquier du Rimland, tout en essayant de profiter de cette rivalité historique pour accroître sa propre influence dans la région. Pour Pierre Fayard : «  La philosophie  chinoise du Yin et du Yang, qui voit le monde comme une transformation permanente, forme le soubassement de cette culture stratégique. De l’interaction constante de ces deux principes opposés et complémentaires résulte un changement incessant dont il convient de distinguer les prémices. On s’y adapte pour en tirer profit plutôt que pour le subir. Ainsi, l’intelligence du réel, qui n’est autre que la connaissance intime des mutations en cours, permet de gérer et d’agir à bon escient en anticipant et en se laissant porter par les dynamiques transformatrices »[6]. Dès le début des années 90, la Chine veille à régler les conflits frontaliers avec les pays de l’Asie centrale et accroît son influence dans la région à travers l’Organisation de Coopération de Shanghai, sans oublier la politique du carnet de chèques (investissements, prêts), la construction de différents oléoducs (Kazakhstan) et gazoducs (Turkménistan) vers le Xinjiang et le développement de nombreuses routes et voies ferroviaires vers les différents Etats de la région. La présence chinoise se traduit également à travers les Instituts Confucius, les sommets bilatéraux et le China-Eurasia Expo.

Après avoir soigneusement placé ses pions en Asie centrale (y compris en Afghanistan et au Pakistan) depuis 20 ans, d’autres régions sont d’un intérêt grandissant pour Pékin : le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-est, le Caucase, la Turquie et l’Union européenne. Au Moyen-Orient, la Chine se concentre avant tout sur l’Iran, mais également de plus en plus sur l’Arabie saoudite et le Qatar. Dans le Caucase, les relations avec l’Azerbaïdjan se sont développées. Quant à la Turquie, la relation entre les deux pays est en pleine expansion que ce soit au niveau commercial, militaire ou dans le domaine des infrastructures. Au niveau de l’Union européenne,  la présence chinoise depuis la crise économique est réelle, la porte d’entrée étant principalement les économies européennes fortement touchées par la crise (Grèce, Espagne et Portugal), mais également certains pays de l’Europe de l’Est (Bulgarie) et les Balkans (Serbie).  Les sociétés chinoises s’intéressent entre autres aux ports (ex. port de Pirée), aux compagnies ferroviaires (OSE) et au développement du corridor paneuropéen n°10 reliant la Turquie à l’Europe.

Concernant l’Asie du Sud-est, la Chine investit fortement dans des projets d’infrastructures. Kunming (province du Yunnan) en Chine devient la nouvelle plaque tournante à partir de laquelle la Chine compte pénétrer l’ancienne Indochine à travers entre autres le Greater Mekong Subregion Programme et différents couloirs commerciaux : Kunming-Bangkok, Kunming-Haiphong et Kunming-Kyaukpyu. Même le Guangxi est concerné avec le projet Nanning-Singapore Economic Corridor[7].

Dans les faits, la Chine tente de recréer la fameuse Route de la Soie qui connaitra sa période de gloire lors de l’apogée de l’empire mongol et qui historiquement comprenait différentes branches, une via l’Asie centrale vers l’Europe et la Russie et une autre vers l’Asie du Sud et Sud-Est via entre autres des pays comme le Tibet, le Myanmar, le Vietnam et l’Inde. La Chine a conscience qu’elle est comme l’empire Mongol en son temps une puissance du Rimland, mais mi-terrestre, mi-maritime. Aussi, il apparaît que le dessein à très long terme de la Chine soit de contrôler le Rimland en isolant (ou en s’alliant avec) la Russie, tout en concurrençant à long terme la puissance maritime américaine. D’autant plus que sa maitrise du Rimland lui permettrait d’éviter le fameux dilemme de Malacca.

Quid des Etats du Rimland ?

Face à ce jeu de la Russie, des Etats-Unis et de la Chine, les petites et moyennes puissances du Rimland dans ce monde en transition ne sont pas nécessairement désarmées. Dans un système dit de « système de zone tampon » (buffer system), il faut tenir compte des capacités de distribution, présentes au sein du système et les orientations en politique étrangère des Etats dans le système. Traditionnellement, les Etats-tampon maintiennent une politique dite de profil bas ou de neutralité pour éviter de provoquer les grandes puissances ou de changer l’équilibre des forces présent. Par conséquent ces Etats se situent dans une situation décrite de la manière suivante par Amir Abdur Rahman, qui comparait l’Afghanistan «  to a swan on a lake, with bears on one shore and wolves on the opposite shore, ready to snatch it up should she swim too close »[8].  Ces Etats sont à la merci d’une agression, d’une division ou d’une occupation. Toutefois, l’art diplomatique est de sortir de cette situation, en tentant de développer des politiques alternatives.

Si durant la Guerre froide, leur rôle apparaissait plutôt limité (monde stable et alliances fermées), dans ce monde en pleine reconfiguration (instable et alliances lâches), des opportunités se présentent à eux pour s’émanciper en raison d’une conjoncture qui leur est favorable. En effet, certains Etats voient dans ce monde en transition une opportunité pour ne plus subir cette lutte pour la maîtrise du Rimland, mais d’avoir au contraire un rôle proactif. Les pays dans cette région étaient par le passé soit satellisés, soit divisés ou démembrés, ou obligés de maintenir un statut de neutralité. Aujourd’hui, les pays dans cette zone-tampon, tels que la Norvège, la Pologne, le Turkménistan ou l’ASEAN ont compris leur importance géopolitique et ont bien l’intention de se faire courtiser. Ils sont dès lors à la quête d’un modus vivendi qui permettrait de développer une politique affranchie des pressions des « Grands ». Afin d’illustrer nos propos prenons quelques exemples des desseins de certains de ces Etats ou groupes d’Etats.

Il existe l’idée dans certains milieux intellectuels et politiques de créer une Fédération Nordique Unie. Cette idée a été développée par le Professeur Gunnar Wetterberg dans un ouvrage de 2008 et repris par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Thorvald Stoltenberg. Cette Fédération comprendrait : La Norvège, la Suède, le Danemark, l’Islande, la Finlande, les îles Faeroe et le Groenland. Elle se donne comme objectif de renforcer la position de ses Etats sur l’échiquier international et d’accroitre la collaboration dans différents domaines dont des unités militaires communes.

Pour les Polonais il s’agit selon H. Wozniakowski d’établir une « ceinture de protection » contre une résurgence de la Russie[9]. En cela, la Pologne apparaît inspiré du projet du général Jozef Piludski. Ce dernier avait imaginé à la fin de la Première guerre mondiale, la création d’une Fédération Miedzymore (Intermarum), comprenant la Lituanie, la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie, reliant ainsi la Mer Baltique à la Mer Noire.

Pour de nombreux pays de l’ASEAN l’objectif est de garder une certaine ambivalence envers Pékin et Washington: rechercher une certaine réassurance stratégique auprès des Etats-Unis face à la montée de la Chine, tout en évitant de paraître trop proche de Washington, ne voulant pas provoquer Pékin afin de garantir leurs intérêts économiques, que leur offre la puissance économique chinoise. En outre, l’ASEAN veut se maintenir au centre du jeu (ASEAN Centrality) car les divers forums de l’ASEAN  (East Asia Summit, ADMM-Plus) facilitent le dialogue entre les deux grands.

In fine, certains Etats du Rimland recherchent des dividendes stratégiques, en jouant la carte multivectorielle, et cherchent un maximum d’alternatives et options. La plupart des puissances dans la zone-tampon recherchent ainsi une politique équilibrée (Balanced engagement). Cela sous-entend une diplomatie proactive, qui doit pouvoir contenter d’une certaine manière les différents intérêts des 3 grands afin qu’ils acceptent qu’elles fassent parti de différentes sphères d’influence. Or ces grandes puissances ont des intérêts divergents. Dès lors, l’art diplomatique sera de parvenir en tant que puissance de la région de concilier ces intérêts. Si elles y parviennent elles pourraient former un facteur de stabilité. Aussi, si ces Etats ne peuvent influencer directement l’organisation du système au niveau systémique, ils peuvent néanmoins participer à la stabilité du système, en adaptant leurs politiques et tout à fait remplir une fonction stratégique d’intégration, un carrefour facilitant les rencontres et échanges comme pourrait le démontrer les enjeux par rapport au Rimland. Et dès lors ils pourraient ne plus former un facteur de méfiance entre les grandes puissances, mais plutôt un de trust building.

Dans ce monde complexe, les petites et moyennes puissances ont un plus grand rôle à jouer aujourd’hui que durant la Guerre froide, ou l’après-guerre froide, caractérisée par l’unipolarité. En raison de leur dimension, configuration ou position ou les trois réunis ces Etats réalisent qu’il n’est nullement dans leur intérêt de faire partie d’une seule sphère d’influence. Petites et moyennes puissances remettent en question le rôle « des grands ». Ces Etats passent d’un rôle de spectateur à celui d’acteur maîtrisant leur destin, exigeant leur espace vital (Lebensraum). A cette fin, ils développent une approche multidimensionnelle des relations internationales se rendant ainsi indispensable tout en ayant un contrôle de leur politique. En d’autres termes, plus le système en transition est ouvert et flexible, plus il y aura des opportunités pour les petites et moyennes puissances de manœuvrer et d’atteindre une certaine autonomie de prise de décision car le rééquilibrage du système international prendra encore du temps, laissant une marge de manœuvre à de nombreux acteurs dans ce monde « uni-multipolaire » en reprenant la terminologie de S. Huntington. Il est encore trop tôt pour émettre une série de conclusions, mais cette évolution est intéressante à suivre.

Conclusion

Au final, il apparaît qu’on ne soit qu’au début d’une longue recomposition historique de la région. La fin du « moment unipolaire », oblige les Etats à se (re)positionner. En d’autres termes, le monde est en pleine évolution et une nouvelle carte géopolitique se dessine. La lutte pour le Rimland est un jeu à plusieurs facettes : il inclut des enjeux stratégiques, géopolitiques et économiques qui ne concernent plus uniquement la Russie et les Etats-Unis, mais un grand nombre de puissances, aussi bien régionales que mondiales, dont certaines ont été abordées sommairement à titre d’illustration dans cette brève.


[1] Ceinture continue allant de la Scandinavie à Chine maritime.

[2] Cohen, S., Geography and Politics in a Divided World, New York, Random House, 1963,  pp. 83-87

[3] Chauprade, A., Introduction à l’analyse géopolitique, Paris, Ellipses, 1999, p.31; Moreau-Defarges, Ph., Introduction à la géopolitique, Paris, Seuil, 1994, p.35.

[4] Gray, C., The Geopolitics of the Nuclear Era, New York, Crane, Russak & Co, 1977, p.15.

[5] Lire également à ce sujet STRUYE de SWIELANDE, T., « Piraterie maritime: un nouveau rapport de force dans l’Océan indien? », in Notes d’analyse  de la Chaire InBev Baillet – Latour sur les relations Union européenne – Chine (Université catholique de Louvain), numéro 1, février 2009.

[6] FAYARD,P., Comprendre et appliquer SUN TZU, Dunod, France, 2004.

[7] Volonté de contrôler le Rimland asiatique (ASEAN).

[8] Cité dans Greenfield Partem, M., « The Buffer System in International Relations », in The Journal of Conflict Resolution, Vol. 27, n°1, March 1983, p.19.

[9] Cité dans Versluise, P., Géopolitique de l’Europe, Paris, Ellipses, 2005, p. 118.