Commentary Paper N°15 – Le bel avenir de l’anarchie internationale

Le bel avenir de l’anarchie internationale

Tanguy Struye de Swielande

COMMENTARY PAPER N°15 – APRIL 22ND, 2014

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Voici près de 25 ans, la disparition de la rivalité Est-Ouest, qui avait structuré l’ensemble de l’échiquier international pendant plus de quarante ans, laissait présager l’imminence d’un monde fondé sur une idéologie commune s’appuyant sur la démocratie, le libéralisme économique, l’Etat de droit, les élections libres, les médias libres ou encore le respect des droits de l’Homme. Vainqueur sans combattre, l’Occident était convaincu que la domination inéluctable de son modèle entraînerait, dans son sillage, le déclin des différentes idéologies et antagonismes existants.

Qu’en-est il aujourd’hui ? Comme le note Pierre de Senarclens, « la mondialisation ne crée pas les conditions d’une uniformisation idéologique, politique et culturelle de la planète. La société internationale demeure aussi diversifiée à cet égard que par le passé. Elle est composée de peuples et de gouvernements dont les intérêts, les visions du monde, les objectifs politiques et les conceptions culturelles restent divergents, voire antagonistes»[1]. Il en a résulté que l’utopie d’un « monde multipolaire et multilatéral » n’aura, en fin de compte, été ni le synonyme de stabilité, et encore moins l’expression d’une sécurité collective étendue. Au risque de verser dans une perspective déterministe dont nous mesurons les limites exégétiques, aucun « concept » ne peut changer les réalités géopolitiques, géoéconomiques du terrain ou effacer quelques milliers d’années d’histoire.

Les principales puissances qui composent le système international ont cessé d’appartenir à un bloc civilisationnel unique, mais relèvent de plusieurs entités socioculturelles, certes marquées par des histoires propres et des expériences singulières mais dont les natures respectives reposent, avant tout, sur des variables identitaires lâches, imprécises, dans tous les cas complexes. Le fossé idéologico-culturel qui prend racine sur ce différentiel génère des postures politiques, socio-économiques et doctrinales et stratégiques particulièrement bigarrées. Le facteur identitaire est ainsi susceptible de devenir une source de conflits majeurs entre les sociétés mais aussi au sein même de ces dernières, conduisant à la déliquescence du modèle étatique occidental dans un grand nombre de régions. Sundeep Waslekar affirme, par exemple, que notre monde entre dans une « ère de fondamentalismes compétitifs » (age of competitive fundamentalism[2]). La résurgence récente des diverses formes de nationalismes et d’extrémismes à travers la planète est l’expression de cette évolution, la crise ukrainienne en étant un bel exemple.

Le monde, est aujourd’hui confronté à un repli identitaire et à une fragmentation culturelle tout à la fois intranationale, transnationale et supranationale auxquels il faut ajouter les luttes classiques pour les matières premières, les sphères d’influence, la domination du système international, etc.

Ce bouleversement mondial induit une forme de cohabitation forcée, une «glocalisation» source de tensions entre civilisations, sociétés, communautés pré et post-modernes ; tensions également caractérisée par des asymétries entre les différents systèmes de valeurs, modes de représentations et intérêts. Le champ des relations internationales devient plus complexe, plus diffus et plus difficile à cartographier que par le passé.Il investit désormais tous les champs d’action possibles : culturel, social, politique, émotionnel, médiatique, etc. On assiste donc à un glissement de plus en plus visible des dominantes purement politiques vers des dimensions politico-culturelles ou politico-émotionnelles.

Or on a trop tendance à croire que l’autre est à notre image, reflète notre façon d’interpréter les choses tel un miroir. L’obstacle majeur auquel nous sommes actuellement confrontés, réside dans notre incapacité à intégrer au cœur de nos analyses, réflexions et actes, les réalités sociales, culturelles, comportementales, intellectuelles d’une multiplicité acteurs. L’incompréhension génère le rejet, les catégorisations hermétiques, les simplifications à l’extrême. Chocs des cultures, des civilisations, des savoirs : l’incompréhension serait dès lors totale. Pour J. Gernet, « Oubliant volontiers que l’histoire de notre civilisation nous a façonnés, nous nous croyons naturellement aptes à juger de modes de pensée différents des nôtres. Mais n’y trouvant pas ce qui nous est familier, nous les estimons le plus souvent sans grand intérêt »[3]. Nos prismes culturels nous freinent souvent à aller au-delà de nos préjugés et à avoir, par conséquent, une approche hybride des problématiques et des enjeux internationaux. Il faut par conséquent reconnaître le relativisme culturel, accepter que d’autres (civilisations) voient le monde de manière différente et tenter de tirer parti de cette richesse.

Dans une mondialisation où l’ouverture à l’autre, l’invitation au dialogue, et l’acceptation de la tolérance devraient être érigées en principes, ce sont les replis identitaires et les retours vers le refuge du nationalisme qui semblent primer. Que ce soit dans le cadre du G20, dans les enceintes de l’ONU, derrière les sourires de façade et multiples déclarations communes d’intention, la méfiance et la suspicion sont les maîtres mots.

Aujourd’hui les concepts à la mode en Europe sont encore toujours sécurité collective, gouvernance globale, ONU, droit humanitaire, pacifisme, etc. Ces termes sont tout à fait louables et les politiques qui en découlent doivent être encouragées. Mais ils ne devraient pas, toutefois, nous aveugler sur la réalité des faits. Il ne sert à rien de prêcher dans le désert et de se prendre pour le nouveau Don Quichotte des relations internationales. Est-ce pour autant surprenant que le pacifisme ait pris le dessus ? Pas vraiment. Tite-Live, historien romain, n’écrivait-il pas que « c’est dans la nature humaine, en temps de bonheur (paix), de refuser d’écouter les arguments qui démontrent la fragilité de ce bonheur (cette paix) ».[4]

De nos jours, le monde se caractérise plus par l’anarchie et le chaos, que par un système s’appuyant sur la sécurité collective. La guerre est hélas consubstantielle à l’être humain ; l’histoire passée et plus récente ne fait que nous le rappeler. La phrase du philosophe anglais Thomas Hobbes, « L’homme reste un loup pour l’homme », reste de cette façon plus que jamais d’actualité. Le stratège militaire prussien Carl von Clausewitz avait bien compris le danger de l’apaisement quand il écrivait : « Le fait que la boucherie est un spectacle horrible, doit nous apprendre à prendre la guerre plus au sérieux, mais ne doit pas être une excuse pour graduellement émousser nos sabres au nom de l’humanité. Tôt ou tard quelqu’un viendra avec un sabre bien aiguisé et coupera nos bras ».

L’Europe, voulant promouvoir le Welfare State, se refuse encore trop souvent à prendre des mesures concrètes à l’égard des nouvelles menaces et enjeux dans ce monde en pleine transition. L’Europe est comme le souligne l’analyste D. Moïsi : « si occupée à définir sa propre identité que ses priorités sont plus que jamais tournées vers elles-mêmes. »

La fin de la guerre froide s’est pourtant caractérisée par l’instabilité, les conflits ethniques et les guerres civiles. De la Somalie à l’Irak, en passant par l’ex-Yougoslavie, le Sierra Leone, le Rwanda, le Congo, le Libéria, la Colombie, le Népal, l’Afghanistan et autres zones grises, la guerre a pris des formes multiples, en face desquelles les Etats occidentaux se sont souvent révélés impuissants. Les forces à combattre sont des chefs de guerre, des paramilitaires, des extrémistes, des cartels, des enfants soldats, des mafias et groupement de tous ordres. En plus de vingt ans, le monde a changé et pas en bien, mais l’Europe tarde à en prendre conscience. Il est évidemment plus facile de prendre ses désirs pour la réalité, que d’agir en fonction des nouvelles réalités, surtout lorsque celles-ci sont tout sauf encourageantes ou réjouissantes.

Malheureusement, le monde contemporain a plus en commun avec celui du début du XXème siècle (terrorismes, nationalismes, cycle des puissances) qu’avec celui du « nouvel ordre mondial » décrété par le président G. Bush Sr en 1992. S’il est vrai qu’en Europe nous nous sommes rapprochés du rêve kantien (= sécurité collective, démocratie, richesse), il serait essentiel de ne pas construire une forteresse Europe, fermée du monde, et d’oser voir et confronter le monde (au-delà de nos frontières) comme il se présente réellement, à savoir un monde hobbesien et lockien, où la rivalité entre les puissances prend de plus en plus le dessus.

En effet, entre les grandes puissances (puissances confirmées et émergentes), le jeu des alliances et contre-alliances a débuté. Se dirige-t-on dès lors vers un système multipolaire plus ou moins stable, à l’image du modèle du Congrès de Vienne (1815) et du modèle Bismarckien (1872) ou vers le pire des scénarios, celui des guerres hégémoniques (1914). Ce sont des questions qu’il est grand temps de se poser. Mais poser uniquement ces questions ne suffira pas, de toute évidence ; il importera également d’avoir le courage d’y répondre et de prendre les décisions appropriées. Malencontreusement, la question ukrainienne, démontre une fois de plus la difficulté de l’Union européenne à parler d’une seule voix. Si l’Union européenne veut tenir sa place dans ce monde complexe, elle a intérêt à rapidement évoluer en ayant recours à plus de réalisme et à moins d’idéalisme et d’ utopisme. Ce n’est pas en ayant des discours sur un monde imaginaire que l’Europe parviendra à se construire. Elle risque au contraire de foncer droit dans le mur. Le monde est aujourd’hui en plein milieu d’un processus d’ajustement géopolitique très important, mais l’Union européenne risque bien par cupidité, par naïveté, par utopisme et par un retour dangereux d’un certain populisme manquer le grand rendez-vous de ce début de 21ème siècle.

Aussi, est-il grand temps de repenser notre rapport au monde si nous désirons éviter amalgames, simplismes, réductionnismes, souvent lourds de conséquences.

À trop privilégier les discours et la rhétorique, nous oublions de nous poser la question de savoir si de semblables initiatives atteignent leurs objectifs. Il est évident que la diplomatie publique ne peut être ignorée ou négligée et se doit même d’être encouragée. Mais elle reste insuffisante si prise comme l’alpha et l’oméga de l’action publique sur le monde extérieur. Pour pouvoir faire face au monde en devenir, il est plus que temps qu’on s’accorde à éveiller un nombre toujours plus grand de militaires, diplomates et fonctionnaires aux questions régionales, en les invitant à intégrer la culture, la langue et l’histoire des pays dans lesquels ils œuvreront. Comment comprendre la Chine sans connaître les symboliques cachées du jeu de Go ? Comment étudier la politique étrangère indienne sans analyser le concept de Mandala ? Comment étudier le retour du Japon sur la scène internationale sans étudier le Bushido ?

Ne devrait-on pas non plus encourager une meilleure coopération entre le monde politique, la défense, la diplomatie et le renseignement, la société civile et la recherche (politologues, sociologues, anthropologues, économistes, etc.), afin que chacun puisse apporter son expérience dans ses domaines de spécialisation respectifs et développer une approche multidisciplinaire d’une même problématique. Paul Claudel écrivait « pour connaître la rose, quelqu’un emploie la géométrie et un autre le papillon »,or il faut unir les deux approches. Les affaires étrangères et la Défense auraient incontestablement tout à gagner d’un rapprochement avec d’autres secteurs.

Aujourd’hui, les nouveaux instruments politiques et diplomatiques sont également l’internet (Youtube, Twitter, Facebook, etc.), et la télévision par satellites. A-t-on seulement réfléchi à la manière de recourir à ces moyens pour faciliter la compréhension de l’autre mais également pour réagir rapidement en cas de désinformation et ainsi éviter les malentendus et méprises.

Ce ne sont que quelques exemples, mais ils appellent à concevoir différemment la complexité, l’interaction et l’enchevêtrement croissant des relations internationales contemporaines.Le défi est immense car il impose de tracer la voie pour l’édification d’une politique apte à penser les affaires internationales dans leur globalité et cela dans un monde en pleine transition.

En conclusion, en ce début de 21e siècle, les bouleversements qui affectent les équilibres géostratégiques constituent un ensemble de défis importants pour les principales puissances internationales, confrontées à la nécessaire redéfinition de leurs objectifs de politique étrangère, voire de leurs ambitions. Il est, aujourd’hui, utile de rappeler les propos tenus par Albert Camus lors de la remise de son Prix Nobel pour prendre la mesure des enjeux auxquels notre monde est désormais confronté : « Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Les propos de l’intellectuel français comportaient alors une double « déconstruction » de la réalité : la première est que les utopies fondatrices ont vécu, la seconde pose l’idée de la persistance d’un (dés) ordre naturel, anarchique dont l’oeuvre de rééquilibrage, loin de représenter une démission intellectuelle et politique, se révèle une tâche noble.

Le 11 septembre 2001 a définitivement sonné le glas des utopies annonciatrices d’une hypothétique « fin de l’Histoire », tant défendu par F. Fukuyama.

A l’évidence, les puissances sont confrontées à l’un des problèmes majeurs de penser une nouvelle stratégie « intégrale » sans avoir déjà réellement identifié leur nouvel adversaire et sans courir le risque de provoquer les autres puissances du globe. Or, toutes les grandes puissances, en ce compris l’Europe, (re) définissent aujourd’hui leur stratégie sans vraiment consulter les autres acteurs. Aussi, croire, comme on l’entend dans de nombreux discours et analyses, qu’un monde multipolaire sera synonyme de multilatéralisme témoigne d’une confusion regrettable des niveaux d’analyse. Cette affirmation ne tient point compte, en outre, ni de l’actualité, ni de l’Histoire.

En définitive, le monde restera encore longtemps caractérisé par la confrontation d’intérêts opposés. Ce monde anarchique n’empêchera toutefois pas les Etats de nouer des alliances ou des partenariats stratégiques avec d’autres en fonction de leurs intérêts propres. Aussi la Realpolitik a-t-elle encore de beaux jours devant elle et la citation de R. Aron n’a rien perdu de sa pertinence : « Le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable ».

 

[1] Pierre de Senarclens, La Mondialisation, Théories, enjeux et débats, Paris, Armand Collin, 2ème édition, 2001, p. 79.

[2] Sundeep Waslekar, An Inclusive World. In which the West, Islam and the Rest have a Stake, Mumbai, Strategic Foresight, 2007.

[3] Cité dans Pierre-François Souyri, « La modernité japonaise dans tous ses états », in Le Débat, n° 153, janvier-février 2009, p. 88.

[4] Cité dans Robert Kaplan, Warrior Politics, Why Leadership Demands a Pagan Ethos, New York, Random House, 2002.