Commentary Paper n°21 – Coup de force ou aveu de faiblesse?

Coup de force ou aveu de faiblesse ?

DOROTHEE VANDAMME
COMMENTARY PAPER N°21 – DECEMBER 19TH, 2014

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Il est difficile d’exprimer toute l’indignation, la colère et la tristesse d’un peuple à la suite d’un événement tel que celui qui a frappé le Pakistan le 16 décembre 2014. L’attaque d’une école publique militaire à Peshawar, dans la province du Khyber-Pakhtunkhwa, a entraîné la morts de 148 personnes, dont 132 enfants, autant de victimes de la guerre interne fratricide qui secoue le pays depuis plusieurs décennies. En frappant une école, les Taliban pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan, ou TTP) ont visé une double cible : l’institution militaire nationale et l’éducation.

Jusqu’alors réticents à s’attaquer de front à l’insurrection nationale, les autorités pakistanaises – gouvernement, opposition politique, militaires – se sont unies dès les premières minutes, reconnaissant l’urgence de la situation et l’ampleur de la tâche à mener pour en finir avec le terrorisme national. Les Taliban n’en sont pourtant pas à leur coup d’essai ; depuis décembre 2007, date de la création de l’organisation, leur apparition sur le théâtre pakistanais a entrainé le démarrage d’une véritable campagne de terrorisme national. Organisation lâche et englobante (une trentaine de groupes font partie de l’organisation talibane), les Taliban pakistanais, dont l’objectif est de renverser le gouvernement pakistanais pour instaurer une sharia stricte en accord avec l’idéologie déobandi (elle-même fortement inspirée de wahhabisme), ont déclaré une guerre ouverte au gouvernement actuel qu’ils accusent de traitrise en raison de leur coopération dans l’opération internationale en Afghanistan (en particulier la coopération avec les Américains dans la lutte de ces derniers contre les Taliban afghans). Ils mènent depuis 2007 des actions visant à déstabiliser et délégitimer les autorités civiles et militaires, notamment en créant et en alimentant une insécurité contre laquelle le gouvernement n’a que peu de moyens d’action. Leurs liens avec les Taliban afghans leur permettent une coopération logistique et l’accès à un large réseau de combattants (il en est de même de par leur relation avec Al Qaeda). Ils bénéficient également de la possibilité d’un sanctuaire dans les territoires afghans sous contrôle taliban, grâce à la porosité de la frontière entre les deux pays, frontière pourtant intangible pour les forces nationales de sécurité. Les relations tendues et conflictuelles entre Kaboul et Islamabad favorisent par ailleurs les militants, les deux Etats s’accusant mutuellement de soutenir des forces déstabilisatrices chez l’autre pour promouvoir ses propres intérêts.

La puissance et le positionnement national des Taliban pakistanais ont pourtant souffert en 2013 lorsqu’une frappe de drone américaine tue Hakimullah Mehsud en novembre, entrainant des dissensions internes quant à la question de la succession de Mehsud et du leadership du groupe. Lui succède le même mois Mollah Fazlullah qui, loin de faire l’unanimité, aggrave les tensions internes et les divisions idéologiques. Entre 2013 et 2014, des scissions (dont deux majeures) ont lieu, donnant naissance à de nouveaux groupes offshoot des Taliban pakistanais, notamment le Jamat-ul-Ahrar. Affaiblis par ces tensions internes, les Talibans pakistanais n’en demeurent pas moins opérationnels : le 8 juin 2014, ils attaquent l’aéroport de Karachi, en représailles à la mort de leur ex-leader Hakimullah Mehsud. L’opération, conjointement menée avec le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan, mène à la mort de 36 personnes dont les 10 militants. A la suite de cet attentat et malgré les réserves du gouvernement civil, les militaires lancent l’opération Zarb-e-Azb (l’épée du Prophète) dans le Nord-Waziristan, bastion des Taliban. Selon les déclarations de l’armée, cette campagne militaire aurait mené à la mort de plus d’un millier de combattants, continuant d’affaiblir le groupe.

A ces dynamiques internes pakistanaises s’ajoutent deux dynamiques externes principales : le retrait des troupes internationales d’Afghanistan et l’émergence sur la scène irakienne de l’Etat islamique. En premier lieu, les Taliban pakistanais perçoivent l’opportunité que représentera sans doute, dans un futur proche, le théâtre afghan. En effet, une prise de contrôle territoriale totale ou plus probablement partielle de l’Afghanistan par les Taliban afghans renforcerait les Taliban pakistanais en leur permettant de bénéficier de davantage de ressources logistiques et de capacités accrues. Par ailleurs, le mouvement Taliban, en jouant sur le nationalisme pashtoune, pourrait ainsi connaître un nouvel élan. Deuxièmement, au Moyen-Orient, la prise de contrôle par l’Etat islamique d’une partie des territoires syrien et irakien a redonné une nouvelle vigueur aux mouvements djihadistes, et l’appel à la création d’un califat islamique dans le Dar-al-Islam (la Maison de l’Islam, territoire historiquement sous gouvernance musulmane) trouve de nombreux échos parmi les militants islamistes afghans et pakistanais – dont des leaders Taliban qui se sont détachés de l’organisation pour prêter allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi.

Dans un tel contexte, comment alors interpréter l’attaque du 16 décembre 2014 sur une école militaire de Peshawar ? Plutôt qu’une démonstration de force, l’attaque d’une cible vulnérable représente un aveu de faiblesse : les Taliban pakistanais, trop faibles pour s’en prendre directement à une installation militaire, ont cherché à modifier le rapport de force actuel avec l’armée en menant une opération de représailles. Leurs objectifs ? Se venger de l’opération Zarb-e-Azb et se réaffirmer sur la scène pakistanaise comme les principaux acteurs de l’insurrection nationale. Pourtant, en agissant de la sorte, les militants ont provoqué un mouvement d’unité nationale et de soutien international vis-à-vis du Pakistan, tout en affichant l’ampleur de leur affaiblissement. L’aspect intolérable de l’attaque et la perception de lâcheté auront été les éléments de trop, risquant d’entraîner une riposte ferme et sans pitié de la part d’un gouvernement pakistanais uni.

Ne nous réjouissons cependant pas trop vite : si les Taliban pakistanais apparaissent de moins en moins comme la première force militante du pays, les nouveaux groupes islamistes pourraient tenter de s’infiltrer dans la place laisser libre par le déclin du TTP, menant des opérations « publicitaires » pour s’affirmer sur la scène nationale, régionale, voire internationale. Seule une action d’envergure et concertée sur le théâtre afghano-pakistanais pourrait mener à une stabilisation de la situation.